Je rentrais benoîtement de mes petites emplettes du lundi soir. Enfin, je dis du lundi soir… Comme si je faisais les courses tous les lundis soirs. Bref, je revenais chez moi quand le vieux monsieur du Premier étage me double, ouvre la grille devant moi et me tient ensuite la porte, pour faciliter mon passage sans que j’aie à me décharger pour déclencher la porte. Les salutations et remerciements d’usage passés, il me demande à quel étage je vis. Je suis le monsieur du Quatrième. Je le sens intéressé.
- Et vous donnez où ? Sur la place Machin ou sur la rue Bidule ?
- Ah nonon, j’ai mes six fenêtres sur la rue Bidule.
Il semble sauter sur l’occasion.
- Ah ! (il pose sa main sur mon bras et prend un air de conspirateur) Et le bruit vous gêne pas ?
- Oh, vous savez, j’ai déjà habité dans des villes bien plus animées…
- Non mais le kébab, le soir, ils vous empêchent pas de dormir ?
Nous y voilà. Dans ces cas-là, je fais mon naïf un peu hautain.
- Non, vous savez : primo je m’endors très tard, secundo c’est pas moi qui vais me plaindre qu’il y ait des restaurants qui restent ouverts un peu tard : quand je sors du théâtre ou du cinéma, je suis bien content de manger un morceau au kébab. Pas un seul commerçant n’est foutu de rester ouvert après vintg-trois heures !
- Ah… (je le sens déçu, pépé) Parce que quand même, vous comprenez (mais oui, je comprends quel bulletin tu glisses dans l’urne, surtout), ils font du bruit, alors bon, on est en France quand même (ah ben tiens), on est des gens civilisés ! Moi, si je voulais être tranquille, j’irais à la campagne (je ne te retiens pas, grand-père), mais là je reste en ville pour avoir mes petits-enfants la semaine, et on peut pas être tranquille ! Ils hurlent (qui ça ? les libanais ou tes petits enfants ?), ils secouent leurs tapis (ah oui, les libanais) ou je sais pas quoi (et ils mangent les chiens et les enfants, aussi), là, ils font du ménage à une heure du matin, mon oeil (oui, le métèque est sale, suis-je bête)!
- Vous savez, on est en plein centre ville, et par expérience, je peux vous dire que c’est cent fois moins bruyant que des vrais centre-ville (et toc, bouseux !).
- Mais enfin, comprenez-moi, ils ont fait des menaces de mort à ma femme, alors on est allés porter plainte (”Va sucer des bites en enfer” c’est une menace de mort ?) ! Ca fait cinquante-cinq ans que je suis du quartier (collabo !), c’est pas eux qui vont me faire partir ! Y a des personnes âgées, là, qui veulent être tranquilles ! Et je fais pas ça pour moi, elles veulent que je m’en occupe (ah le saint homme)… Alors on a fait une pétition. … vous signeriez, vous ?
- Il n’est pas question que je signe, pardonnez-moi.
- Et oui, vous voulez pas d’ennuis… (dit-il d’un air entendu)
- Pas du tout, c’est que je ne vais pas prétendre que je trouve que ce restaurant est gênant alors que je suis ravi qu’il existe et que je ne suis pas incommodé par le bruit. Vous savez, je garde mes fenêtres ouvertes, et je suis plus gêné par le manège de la Mairie que par le kébab, vraiment (entre le manège et les cloches, je sais pas qui je tuerais en premier des gosses ou des curés).
- En plus ils ont mis une terrasse !… Alors on est allés à la Mairie après avoir déposé plainte, et on a demandé à ce qu’ils la retirent, parce que ça gêne les livraisons et le passage des voitures, tout ça… C’est pour la sécurité, vous comprenez (la sékurité, bien sûr ! l’argument suprême ! le kébab : le chaos près de chez vous).
- Oui, enfin, c’est semi-piéton, quand même… (pointillé-je)
- SEMI-piéton, SEMI ! (il brandit un index magistral)
- Oui enfin, la terrasse, elle est réapparue, vous savez, les patentes de terrasse, ça ne se donne ni ne se retire en claquant des doigts (j’ai posé mon sac plastique Casino et je claque des doigts, ça résonne dans l’escalier) - c’est un droit très contrôlé et y a des policiers municipaux partout - mais la Mairie a raison de favoriser l’activité, sinon les rues après, la nuit, sont de moins en moins sûres : vous qui parliez de sécurité, faudrait savoir (à la fin de l’envoi, je touche !)…
Comme j’ai dit ça avec le sourire, le monsieur, je lui cloue le bec. Je reprends mon escalier d’un air naïf :
- Enfin bref, bonne soirée, monsieur.
- ’soir, euh… monsieur.
Ce monsieur, il arbore des drapeaux tricolores à son balcon. Pourtant, c’est marrant, je ne suis pas convaincu qu’il ait voté Ségolène Royal.